Le Journal dirigé
L’œuvre ne mène nulle part, ne se situe nulle part. Il n'y est plus question de Joë Bousquet ni du langage et pourtant il ne s'agit que de cela: s'effacer de l'histoire et des mots, effacer les mots l'aveu par l'affabulation et dérouter l'imagination autant que la pensée pour laisser parler la vie, et non point laisser parler de sa vie Joë Bousquet qui ne veut "n'être au sein de la vie universelle que la page blanche sur laquelle elle écrivait". (Christine MICHEL)

Premier cahier

Longtemps j’ai éprouvé une impression que je ne m’explique mal encore. Tout ce que mes yeux connaissaient de plus beau était venu de mon cœur. Mon bonheur, et quand je me suis enfin trouvé heureux j’en étais séparé par toute ma vie, n’avait pas tout à fait le poids de l’existence. La vie que nous menons ne peut-elle s’agrandir de celle qui nous mène?

– Joë Bousquet

Le Journal dirigé, cahier I, page 323, Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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J’ai appris à voir les arbres, les fleurs, les femmes comme si je l’allais les quitter. Chaque instant était l’instant où j’acceptais ma blessure. Tout ce qui était plus beau que de raison m’apprenait que j’étais un infirme. L’amour de la vie m’a fait accepter mon malheur. C’est l’être qui est le gisement de l’inconscient, non l’individu.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 324, Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Les hommes ne sont pas dans la vie qu’on leur voit, mais dans ce qu’ils voient de leur vie.



– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 325 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Certains faits exceptionnels se refusent à la pensée. Même exprimés par celui qui en a fait l’épreuve… Le monde pèse-t-il dans ce que je deviens l’âme de celui qui s’y reconnaîtra.

– Joë Bousquet

Le Journal dirigé, cahier I, page 329 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Pourquoi inventer quand nous avons besoin de toute notre imagination pour restituer à notre pensée la faculté de s’égaler à la vie… Voir la vérité n’est peut-être qu’un biais pour lui permettre de nous regarder.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 331 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Les corps sont composés, me disais-je, les actions ne le sont pas. Les mouvements des faits est plus réel que les faits mêmes. J’avais trouvé une expression qui me plaisait. J’appelais matière solaire l’unité que mon esprit imposait à une suite de faits pour voir derrière eux le monde jouer son intégrité sur la rigueur de leur succession.



– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 331 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Or, je croyais m’enfoncer dans un songe dont les faits quotidiens étaient le contenu manifeste et ma pensée le contenu latent. La vie que nous menons peut-elle s’agrandir de celle qui nous mène?
Comme si ma vie voulait être la vie de ma pensée, il arrive que la réalité se donne mes secrets en spectacle… Et cependant je ne suis peut-être pas celui que je suis dans ma vie: je méprise ceux qui me croient, par mes épreuves, gracié de mes erreurs.

– Joë Bousquet
Le Journal dirigé, cahier I, page 331 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Il a fallu remplacer le rêve par l’espoir, c’est important. L’homme amputé de sa vie se donne en pensée à ce qui lui manque de ce fait; ou bien il emploie son imagination agrandir dans son cœur l’espérance d’un autre état et le doute élevé par rapport au réel. Il y a un rêve qui accrédite le réel, une forme de rêve qui doute de lui. On rêve du cœur ou on rêve son cœur.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 336 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Il disait que le comble de l’art, c’était l’art heureux. Un de ses maîtres soutenait que l’art devait améliorer les hommes? Son avis à lui était que l’auteur, le premier, avait à l’élever pour que son œuvre devint l’expression la plus naturelle de la paix qu’il avait conquise.
Ainsi l’œuvre d’un homme devait, selon lui, être unique. Il disait que l’homme ne pouvait se connaitre sans désespérer de tout.
Ensuite, il était affranchir du désespoir par la ressemblance entre l’objet de son amour et ce qu’il y avait d’indestructible dans son cœur. Son espoir ainsi s’illimitait, sa vie en était ;la source et non le lieu.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 339 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Claude m’apprenait ce que j’avais voulu: décrypter les moyens de l’art, et les faire servir à simplifier la vie. Il n’y a pas d’ambition plus naturelle. Mais il était très difficile de la justifier.
Il faut que l’art fasse des artistes et non que les artistes fassent l’art; qu’il commande à la vie au lieu d’être commandée par elle. Il faut délocaliser l’art.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 339 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Enfermé par ma blessure dans une existence régulière qui ne pouvait qu’indéfiniment s’imiter, je ne revois que le bouleversement de ce qui la condamnait à elle-même. L’avenir n’était pas à mes yeux la confirmation mais l’annulation de celui que j’étais. Il n’était pas de vie pressentie, mais ce que la vie pressentait avec mon cœur, enfermée toute, avec moi, dans cette vision définitive que j’avais de son insignifiance. Si pauvre d’événement que soit une vie elle ne laisse rien hors d’elle, quand on la vie de tout son être.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 340 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Ce qui ressemble le plus au monde que l’on veut créer est le plus fait pour l’éloigner de nous. Je sentais ma faiblesse: il y avait de grand en moi que la peur de ce que j’aurais pu créer et cette peur m’orientait vers des projets inconcevables: « Combler le temps, disais-je, avec mon être, afin que mon œuvre ne soit ni dans l’un, ni dans l’autre. »

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 341 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Mais nous nous apercevions déjà que nos pensées n’étaient qu’un ombre tant qu’il ne se levait pas dans nos paroles un frère de poésie pour nous les répéter.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 341 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Je cherchais le thème d’une aventure qui absorbât toute l’imagination d’un homme et sortit par elle de la vie et que cette aventure, tout en demeurant conforme à son idée de la vie aidât ces états exceptionnels à se prêter mutuellement de la vraisemblance.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 349 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

On ne pourra te rendre vraiment heureux qu’en t’empêchant de l’être facilement… Va! les faits qui te brisent brisent les faits qui te trompaient. La pureté de ta voix te rendra la nudité du cœur. Ne te hâte pas, attends, ton monde est un monde de poésie, le temps et l’espace perçus par un esprit.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 353 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Commet croire que des faits s’intègrent à notre personne quand ils ne pénètrent pas au fond de notre âme? Pourquoi ne pas admettre que les événements ne sont rien si nous n’y sommes pas tout?

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 353 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Tout ce que tu veux pour toi, tu le dérobes à ce dont tu étais la Providence. Dis-toi chaque jour: Ma vie ne me doit rien et je me dois à ma vie. Alors tu augureras bien de toi-même: c’est le vrai bonheur.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 354 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Exploiter la faculté poétique pour nommer et définir tout ce qui fait la vie de nos sentiments et le mystère notre âme. Traduire ainsi les faits de façon qu’ils nous définissent au lieu de recevoir de nous leur définition. Instituer un monde où la vie apparaisse non au gré des jours, mais sous sa forme créatrice, et telle qu’elle nous crée, non telle qu’elle est créée par nous.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 358 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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L’idée est là quand notre être a pris sa place et que notre vie se regarde dans notre cœur.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 359 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Le secret de la vie, c’était que je n’étais pas tout à fait réel. Plus exactement, je n’étais pas tout à fait réel sous la forme où j’étais un homme. La réalité ne m’atteignait qu’autant que je différais d’être moi-même. Elle me frappait dans l’oubli de mon moi et devait prendre conscience d’elle-même pour me retrouver dans un autre monde.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 359 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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L’âme ne serait rien si elle n’épousait pas la vie avant d’appartenir à un corps. Elle n’est que la hauteur des obstacles qu’elle a dû surmonter. Ainsi le feu est le plus éclatant dans la plus écrasante accumulation de combustible. L’âme dévore tout. Pourquoi ne serait-elle pas faite pour le dévorer?

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 360 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Celui qui est son propre rêve n’est objet de rêve que pour autrui. On dirait que le rêve est un abîme où l’homme doit se garder de tomber.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 361 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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La vie que nous vivons nous en fait entrevoir une autre comme si mon existence était un texte sacré qui dût m’élever jusqu’à la moralité pure, essence de toute vérité. Tout se passait dans mon cœur trop grand que je le peu que j’étais.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 340 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Il faut que la pensée s’unisse avec le temps, ranime une vérité sous les coïncidences. Il y a une dialectique qui est l’unité du temps et de l’absolu.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 373 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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J’acceptais mon sort pour désarmer l’adversité et mériter ainsi qu’elle changeât. Mais un homme est-il digne de son nom tant qu’il voit, dans la vie qui lui est faite une forme de l’adversité.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 374 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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L’amour veut être seul avec lui-même, et il est notre amour parce qu’il ne nous voit pas. Il nous apparaît dans un être parce qu’il n’y peut voir que nous qui ne savons plus qui nous sommes. Il n’est pas l’unité; mais le salut des êtres; et se montre uniquement dans un individu comme s’il pouvait le transformer et devenir en lui capable de n’enfanter que de l’amour.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 374 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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M’étais-je fait une âme assez grande pour m’abriter? L’homme qui nait ne reçoit que le souffle. C’est à la vie de lui former une âme.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 376 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Qu’est-ce que la réalité? me disais-je. Ce qui peut former la conscience de l’âme. Ce qui, nous venant avec la vie; ne peut être emporté par la vie.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 379 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Aime ta vie, me disais-je alors, et non la vie. Ton existence te rendra l’amour que tu lui auras porté. Et il ne s’agit que d’amour. Ta parole sera la sœur aînée de ton être.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 380 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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Certitude que la vie présente jalonnait la vie illimitée et qu’elle lui imposait une orientation ineffaçable. Ah! le temps me devenait précieux comme le sang. Toutes mes pensées étaient le déguisement d’un espoir qui ne se refusait rien. Le monde où nous sommes nous emprisonne, mais c’est au-dedans de nous que toute impression s’illimite. Il faut que nos yeux soient les yeux du cœur.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 381 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel

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On dirait que nous avons un cœur autour du cœur, un grand cœur. On peut devenir en lui le centre d’un fait sans en être la proie. Ainsi apprenons-nous les faits à grandir sans nous enfermer. Ils ne sont pas pour nous édifier mais pour nous inspirer.

– Joë Bousquet


Le Journal dirigé, cahier I, page 382 Œuvres romanesques complètes, 1982, Tome 3, éditions Albin Michel