Lettres à Poisson d’Or

(1 août 1937)

1er août 1937.

Ma chère amie,

Depuis votre départ, je cherche une heure pour vous écrire. Il me semble que des visiteurs m’en ont empêché; mais la vérité est tout autre. J’ai pu me persuader jusqu’à ce soir que vous ne m’aviez quitté que pour quelques heures; et votre départ ne s’accomplira que du moment où je l’accepterai en vous écrivant.
Votre présence dans ce groupe d’amis m’a profondément réconforté; et je me demande ce que je pourrais faire pour me montrer digne de la sympathie que vous m’avez témoignée.
Votre séjour en Angleterre, le don que vous avez d’annexer les éléments poétiques des lieux où vous avez vécu, une faculté très rare que je vous ai vue de « représenter » tout cela est intervenu dans ma vie de vieil exilé pour me révéler par quels échos je tenais encore à la jeunesse de mon temps.
C’est très singulier de trouver son modèle sous les traits d’une amie que l’on ne se connaissait pas. L’étonnement se change en joie si cette fille est comme vous intelligente et curieuse des choses de l’esprit. Toute pensée s’élève dans l’Idée de l’être à qui elle sera communiquée. Et je suis sûr de rendre, désormais, mon expression plus touchante en l’appropriant d’instinct à votre sensibilité.
Vous vous souvenez sans doute d’un temps où, avant les voyages à l’étranger, on vous désignait un correspondant qui s’efforçait de parler votre langue et redressait les efforts que vous accomplissiez pour vous exprimer dans la sienne. Je ne sais pourquoi il me semble que notre amitié inaugure à nouveau une forme de ces échanges intellectuels. Vous m’avez appris pendant votre séjour beaucoup de choses. En m’efforçant de voir les choses comme vous les avez vues c’est votre goût que je conçois et toute ma disposition poétique s’en trouve régénérée. Je voudrais vous rendre un peu de cette lumière que vous avez allumée dans mon crépuscule. Si mes lettres ne vous ennuient pas trop, je vous raconterai des histoires. Les fables qui me font aimer la vie sont peut-être chargées de sens pour ceux qui n’ont rien à oublier. Vous saurez vous plaire peut-être au récit que je vous ferai des soirs passés ici dans une solitude bruissante comme des routes du ciel. Seul entre le bruit d’une cascade et la rumeur d’une gavotte, il me semble qu’entre une armée de cavaliers d’argent et une troupe de chevaux léger qui la croise je me tiens immobile comme un rôdeur au revers d’un fossé qui s’éveille entre les fleuves du vent et le pèlerinage infini des étoiles.
Il est venu ce soir la sorcière géorgienne qui racontait son séjour à Pierrefeu et les mythes cathares qui suspendent, paraît-il, tous les astres de l’avenir sur un ciel de sang et de fumée.
Dès ce soir je m’efforcerai d’accomplir la prophétie de la sorcière géorgienne qui a déclarée que j’avais des secrets pour changer la vie? Ne me donnait-elle pas déjà une idée de ce pouvoir en me faisant cadeau de la lumière de mon pays : « Tenez, m’a-t-elle dit, en tendant le bras vers la transparence un peu verte qui plane sur le réel, tenez c’est la lumière de Toscane! » Et je me suis aussitôt accusé de ne pas savoir exprimer les choses de ma vie dans leur vérité qui est leur image dans mon coeur. Il ne faut pas prendre les choses pour ce qu’elles se donnent et même la chute d’une feuille et le passage d’un mendiant cachent quelque chose comme le visage fermé sur ses secrets. Entre les cheveux blonds de N. Et l’accent pathétique de la sorcière, il passait quelque chose de très profond à quoi répondait en sourdine un air venu de Londres; et ces différentes notes d’une musique naissante, dans ma pensée où leur unité déjà était conçue, au lieu de m’éloigner de vous me rapprochait de certaines paroles que vous avez dites très jeunes, naïves infiniment, pleines du pressentiment de celle que vous êtes au-dedans de vous.
J’ai été heureux de voir en vous, comme par un phénomène de double vue, une de celles pour qui j’écris.
Je vous enverrai des livres, et mêmes des pages que j’aurai écrites et sur lesquelles je veux interroger votre jeune sensibilité. Je suis dans une grotte comme un gardien de trésors devant une guirlande de lierre ou un reflet du jour que la curiosité des passants et l’audace apportée à l’attaquer lui font considérer comme le plus précieux de tous les biens. Quels contes n’édifierait pas le gardien du trésor en revivant ses émotions de créatures mythologiques!
Bonsoir, ma chère amie.

Joe.

(8 août 1937)

L’Évêché, Villalier.
8 août 1937.

Il vous faut savoir, mon cher amour, que la vie ne ressemble pas du tout à la vie. Il n’y a que les étourdis pour retrouver en elle toute l’insipidité qu’on les a préparés à goûter, parce que, détournés de voir et attentifs seulement à leur crainte, ils vont, lentement, avec ennui, dans l’entreprise de se connaître, ils apprennent chaque jour à rejeter sur le monde la fatalité un peu paradoxale qui les qui les rend à la fois monotones et contrariants.
Vous aimerez un jour la vie pour les mêmes raisons qui vous font aimer la musique. J’attends que cette passion vous vienne. J’ai besoin que quelqu’un d’aussi jeune que vous (tenant de moi cet amour que j’ai pour les choses) achève d’acquitter la dette de reconnaissance que j’ai contractée en venant au monde. Je sais mal vous le dire, je souffre dans mes paroles qui me séparent de moi au lieu de m’en approcher. J’en veux à ma conscience d’être moi et non l’oubli de moi, j’en veux à ma pensée de ne pas être plus naturellement encore le chemin d’une autre pensée. Et toute mon ambition, voyez-vous, toute ma raison d’être sont dans un désir jamais assouvi, dont je peux à peine vous donner l’idée sous cette forme laborieuse et un peu apprêtée : que la vérité sans cesser d’être mienne soit dans votre cœur un hymne à la vie. Je voudrais que mes paroles soient en vous la chantante douceur qui me les avait inspirées; et, quand je vous parle de mon amour pour la vie, comme tout à l’heure, vous rapprocher de la vie plus que moi-même, ne vous inspirer aucun sentiment d’amitié qui ne soit une autre forme de votre initiation à la vérité, à la poésie.
On a raison de blâmer les prétentions des lettrés. On les juge sur ce qu’ils disent alors qu’ils voudraient être jugés sur ce qu’ils ont à dire qui est si beau, et pour toujours, peut-être, refusé à leurs lèvres. Vous qui avez le don de deviner, vous mettrez votre esprit au service de la passion que j’ai de vous écrire. Me comprendre, ce sera pour vous supputer le découragement qui me prend à ne relire que mes paroles quand j’ai souhaité triompher en elles de la distance étendue entre nous. Vous prendrez ainsi conscience du tourment poétique et l’humilité où s’enfoncent nécessairement ceux qui en son possédés…
Il fait lourd. Le grand vent tord les branches et ne peut emporter la lourdeur grise qui se conjugue pour m’oppresser avec mon immobilité de malade. J’ai levé les yeux vers les étoiles de Max Ernst. Le jour qui traverse la forêt ne se reconnaît pas dans la moiteur suspendue au feuillage. Tout est séparé de toute, distinct, divisé. Je dois fermer les yeux pour rapprocher de nouveau le chant de l’air de sa transparence…
Comment serais-je tout à fait moi alors que vous êtes loin? Et pour vous dire les choses les plus simples que j’avais dans l’esprit en commençant cette lettre, il faut qu’elles vous aient été dites déjà en votre absence, dans la solitude où vous naissez de ma voix, il faut que ma lettre se traverse, comme d’un rayonnement, d’une réverbération, d’une parole ici faite chair, inventée pour donner du prix à la pensée, que toute parole est inutile. Et cependant, j’aurai raison de cette contradiction. Pour vous, je donnerai la forme d’un écrit à des transformations opérées par du silence au-dedans de l’âme. Je me persuade que votre amitié est à ce prix. Et le désir aussi de vous révéler le vrai visage de la vie, qui m’es apparu certains soirs avec vos traits, mais où vous allez voir qu’il faut profondément admirer une réalité sans lien avec ce qui passe…

Je ne sais pas si les mythes religieux ont un contenu vrai.Mais il est certain que les plus universellement admis se retrouvent dans nos intuitions les plus bouleversantes. Comme si les jugements passés dont la Bible témoigne, recommençaient d’instant en instant, on ne peut aller au fond de sa conscience sans y trouver l’accent tragique dont se revêt pour un homme l’horreur d’avoir été chassé… Pas un homme qui puisse prendre conscience de ce qui est sans y savourer l’amertume et le goût de cendre de ce qui achève d’être; vivre, voir, sentir c’est se trouver, à travers tout ce que l’on perçoit, inférieur à soi-même. Nous vivons, mais ce que nous voyons est extérieur à ce que nous entendons, notre pensée est étrangère à notre parole, le regard est l’exil de la voix, notre cœur bat dans le vide comme s’il était seul à voir pour nous l’étendue de notre solitude.
Je vous ai peint là, d’un peu loin, ce que j’ai souvent éprouvé et qui me rendait précisément très malheureux en ce commencement d’été où vous deviez venir à Carcassonne. Il me semblait que je n’aurais jamais la force de communiquer ma pensée à ceux qui me ressemblent. Le découragement s’était emparé de moi : j’allais accepter. Comme les autres, j’aurais admis de vivre au milieu de mes sens comme au cœur d’une rose des vents : le regard a ses voies et l’imagination, me disais-je, les siennes. Pourquoi souhaiter qu’il n’y ait, pour la nature et pour moi, qu’un cœur dont ma parole serait la conscience?
Remarquez au passage combien les philosophes se trompent en partant à la recherche de la vérité. Ils croient qu’elle est comme un trésor dont la mise au jour justifiera tous les moyens employés d’abord à la localiser… Alors que si la vérité est d’essence humaine elle ne peut se révéler que sous la forme d’une façon de vivre. La vérité ne peut qu’être annoncée dans le langage et il lui faut tout le cadre d’une vie d’homme pour se révéler. Plus exactement, elle ne se rend claire qu’à une pensée d’homme assez vaste pour comprendre la vie dans toutes ses manifestations. Car, vous me comprenez, petite fille? Ce n’est que pour nous que la vérité est encore à découvrir. Elle s’étale au grand jour sous la forme de cette vie où nous avançons en aveugles. Nous cherchons une solution dont chacun de nos actes est profondément imprégné. Et quand vous m’avez trouvé en peine, un peu traître à moi-même en ce commencement d’été, au moins savais-je à quoi je renonçais. Ce n’était pas mon esprit qui se démettait. Jamais je n’avais attendu de lui, pour me guider en ce monde, l’équivalent d’une illumination. Il m’avait satisfait en me donnant au moins la formule de cette vérité que l’on ne découvre qu’en l’incarnant. Et maintenant, il me rendait le service de m’éclairer sur mon insuffisance et de me montrera vie sous l’angle d’une folle hémorragie d’instants inutiles. Pour toujours, j’étais incapable de rendre à ce qui m’arrivait le titre absolu d’une cohérence pressentie dans mon cœur. Voyez comme je pouvais parler aisément de ce qui n’était plus. J’étais mûr pour désespérer aimablement. Je savais de quelle ambition la plus haute de toute ma connaissance de moi me révélait que j’étais indigne. « Penser ma vie, vitre ma pensée », tel était le double versant de la hauteur où je m’étais élevé en songe pour emporter désormais une nostalgie flatteuse et l’élément d’une espèce de poésie où mes amis sauraient, me disais-je, trouver sous un autre aspect le romantisme allemand dont il est largement admis que je suis l’héritier.
C’était, il y a longtemps, dans une autre vie, et la jeunesse de cet homme avait été composée de choses si douces que les plus beaux jours s’en souvenaient avec lui; et les matins de l’avenir, même, dans leur transparence d’avant le temps, semblaient plus aptes encore à réfléchir les rosées qu’il avait laissées dans la lumière de ses vingt ans. Sa vie s’effacerait de sa vie. Il renonçait au rêve de former avec elle la transparence de l’Esprit qui la lui avait donnée. Même ce renoncement pouvait se traduire par des contes et des chansons. Cet homme qui attendait dans une lumière d’atelier la fin d’un jeudi passé hors de chez lui, cet homme se racontait des histoires pour tirer de l’aveu de sa faillite une espèce d’enchantement.
Il voyait un voilier aventuré sur les mers à la recherche d’une toison d’or et comme sa route traversait un océan inconnu chargé, au lieu de sel, d’une poudre de ce précieux métal, chaque mille parcouru vers le but fabuleux alourdissait d’une charge éclatante ses flancs qui ne contiendraient jamais de fardeau, car, à l’image d’une vie ne peut se fondre à ce qu’elle désire, la navire parti à la conquête du trésor s’engloutirait dans les flots, y ensevelissant l’image de ce qu’il cherchait plus loin qu’eux… Il se racontait cette histoire, d’autres, d’autres… « Je serai un vieil homme, pensait-il. J’aurai tant aimé la vie qu’elle donnera une forme au souvenir qu’on aura gardé de moi. Je ne voulais pas autre chose… Que penser à moi ne soit qu’une façon d’aimer Sa pensée… »
Puisque je vous ai tant dit, Germaine, que toute pensée était anecdotique et que l’esprit devait, en tous lieux, épouser la vie, vous allez comprendre l’importance que j’attache aux faits que je vais vous dire. Il m’a fallu des pages pour les éclairer et oublier un peu que je parlais de moi afin qu’ils prennent de la hauteur. Vous ne vous laisserez pas trop profondément émouvoir par l’importance que leur donne la longueur de mon récit. Je ne veux que justifier devant vous l’intérêt que je vous porte; et, du même coup, extraire d’un instant la lumière spirituelle qu’il contenait, la faire scintiller devant vous; vous révéler qu’elle brille aussi pure dans votre vie et qu’une vie si magique doit être aimée, aimée à en mourir — on ne meurt jamais que d’aimer.
Vous êtes entrée, est-ce vous, enfant, que j’ai vue? Mon regard se fiançait au jour pour qu’il n’y ait que mon regard dans la douceur qui revenait de l’horizon de mes paroles. Une grande tristesse était dans ke tenus que la fraîcheur de votre visage faisait reculer. Ma pensée, soudain, m’était étrangère et si j’avais parlé « du coeur » comme un dormeur qui s’éveille, j’aurais demandé: « Où est la vie ? » Et c’est à vous que je l’aurais naturellement demandé.
Minute rare, minute plus forte que la minute de vérité. Si j’étais un jeune homme, Germaine, je vous dirais qu’à peine vous voir, je vous ai aimée. C’était beaucoup plus profond, beaucoup plus beau que cela; et ma blessure et mon âge voulaient que cet instant, unique pour moi, dominât par vous toute la vie réelle. De mon regard votre présence faisait soudain le secret de ma voix dont je comprenais enfin que mon cœur était le secret. Ce qu’on nomme le don poétique m’apparaissait sous les espèce de la vie. Il faut un ensemble de circonstances inouïes pour qu’un artiste comprenne ce qui réside au fond du pouvoir qui lui a été accordé.
Vous allez me comprendre. Il faut une rencontre imprévue et que le monde, soudain, se présente sous une certaine incidence pour qu’un homme y découvre toute l’étendue d’une révélation Quel enchantement! On attendait la révélation. On se demandait de quelles visions elle allait nous enrichir. Or, un éclairage privilégié, un accord inattendu entre la lumière du jour et la lumière du cœur nous montrent ce qu’est la révélation de ce que nous attendions…
Ce que nous attendions, les chose l’attendaient avec nous. Tout nous désigne un être en qui le bienfait de l’existence s’éclaire, s’épanouit. Petite fille, les poètes, à la rencontre d’un être comme vous doivent le magnifique privilège d’unir pour toujours « attendre » et « obtenir ». Le monde rayonne, renaît de lui-même, réinaugure à chaque instant le miracle dont il est issu; et, humble et idiot, recroquevillé dans l’idée de sa mort, l’homme renonce à la contemplation, se détourne d’une beauté qui ne peut pas être tout à fait elle sans être profondément en lui. Il faut des instants comme celui où je vous ai rencontrée, une disposition comme la mienne et votre intelligence si vive pour que la parole, enfin, redevienne l’âme de ce qui est et qu’il n’y ait plus aucune difficulté à écrire, à lire ce que je mets dans cette lettre: « Soyez vous. » Il n’y a qu’une jeunesse éclatante comme la vôtre et cette beauté dont mon imagination me parle, si réelle que la lumière y fait amende honorable à la raison, il n’y a que votre charme d’enfant pour répondre devant le réel de la reconnaissance que j’ai de vivre, d’être un peu tout ce qui vit avec moi.
Une interruption. Il est tard, mais la nuit ne s’est pas retirée, le vent souffle au-dessus du bassin vidé par les arrosages. Je suis attentif au progrès que ma vie accomplit en profondeur, je pense qu’elle est bien près, désormais, de ne plus se distinguer de mes songes. A ce degré de l’évolution morale que j’ai suivie, je ne pouvais, sans le secours d’une instance providentielle, rencontrer une petite sœur aussi sage, aussi douée que vous. J’ai trop profondément compris ce qui s’exécutait à travers nous pour ne pas vous demander de vous laisser guider par moi, toujours. Ce qu’il y a de meilleur en vous est le bien le plus précieux mon imagination. J’ai vu où j’ai cru voir ce que signifiait pour vous chaque élément de la vie réelle. Depuis votre départ, je me suis interrogé anxieusement, je me suis demandé si mon amitié ne pouvait pas vous être mauvaise, si les personnes qui vous aiment pourraient l’approuver.
Je me suis profondément analysé, j’ai vu en moi ce que vous étiez, e sais que j’ai un rôle à jouer dans vos pensées et dans votre vie. Faites-moi la grâce de me laisser jouer ce rôle selon mon coeur, qui ne veut avoir qu’une idée pour ce qui fait votre bonheur et ce qui fait votre charme. Laissez-moi exercer sur vous une influence heureuse mais légère à votre vie comme une chanson. Est-ce beaucoup prétendre que d’assigner à ma blessure le caractère un peu à part qu’un sacrement confère à certains hommes? N’oubliez jamais que je n’attends rien de la vie, que je me sens comblé d’y faire encore figure d’homme quand les mesures de mon cercueil, depuis si longtemps, semblent avoir été prises…
Mais toutes ces paroles, déjà dénaturent un peu l’accent de notre intimité. Une phrase très simple résumerait à la fois votre caractère et le mien et donnerait pour toujours le ton qui sera la loi de nos entretiens et de notre amitié : des sentiments comme les nôtres ne sauraient, en aucun cas, autour d’individus comme nous, faire surgir des « histoires ». Quand il vous semblera que mes lettres sont trop longue, vous m’en informerez avec la plus grande simplicité. Si mon amitié, un jour, devait vous peser, vous vous souviendrez que je mets au-dessus de tout le désir d’éclairer votre conscience, et que j’ai voulu jusque dans l’échange de ces lettres, approfondir avec vous la peur que j’ai de la vie. J’ai voulu être sûr que les effets de l’inspiration poétique pouvaient dans la vie d’une enfant comme vous s’appeler tout bas le bonheur… Et puis, ce serait diminuer notre amitié que de lui tracer trop laborieusement un programme quand il existe déjà entre nous un langage pour tout dire, obscur et rayonnant d’images, plein d’une vérité à laquelle semble faire écho l’existence des choses et des êtres, une voix pour dire que notre amitié ressemblera à votre visage où l’âme tient toute la place et tire l’apparence de la vie d’une oscillation entre la lumière et le songe…
— Germaine, enfin, me voici. D’ici quelques jours, je n’aurais plus qu’à étendre la main pour trouver les poèmes que nous lirons ensemble.Vous verrez qu’ils inaugurent la vie sous un jour inattendu et qu’ils paraissent, beaux comme ils sont, pleins d’une vérité qui danse…
Je ne vois plus que vous dans lettre que je vous écris, un air très tendre berce les paroles que je vous adresse et chante encore quand j’ai cessé de l’entendre et que je ne sais plus avec quels souvenirs il vous parle de moi.
Je pourrais vous distraire avec un récit des faits déroulés auteur de mon lit — Nita de Pierrefeu et Tamarà de Statkowski sont revenues, puis nos amis qui m’ont raconté leur séjour à tous, à Montségur agrémenté de querelles.
Mais tout ces faits ne sont rien et j’ai voulu que les énoncer. On la trouve préfigurée sur le chemin du songe comme une forme plus belle à y substituer, au prix de toutes les souffrances, à la froide physionomie des événements. Elle est le vrai nom de la poésie. Écoutez-moi. Parce que, grâce à vous, je suis dans mon cœur l’oubli de la minute présente, parce que je me tiens entre mon âme et son objet je peux voir les choses qui m’entourent s’allège de leur signification immédiate, et, dans la profondeur du songe où je vous rejoins, s’ordonner selon leur lumière qui est le prolongement de mon désir…
J’ai tourné le bouton de la radio : « …chers auditeurs, vous allez entendre la symphonie dite La Surprise de Haydn. » L’eau de la cascade coule dans la nuit rafraîchie par le silence du ciel… Il y a trop de lumière sur moi, j’ai éteint une lampe, les violons étaient un peu bruyants j’ai diminué l’intensité de la transmission. Pourvu que personne ne vienne!
Jamais l’extrême tendresse n’avait si admirablement épousé les apparences de la force. La vie est toujours au seuil d’elle-même, en attente dans nos yeux de son éclat véritable; et nous ne l’illuminons de toute sa réalité qu’en la comprenant dans notre pensée, en lui faisant partager notre amour pour celle dont elle nous confirme l’existence… Les arbres ne sont plus des arbres, ni le ciel d’ici, depuis que je vous aime, le voile du temps, mais le surprenant écho d’un rêve que vous avez poursuivi avec moi. Pour que mon amour, quelque temps, devienne espace et brisé étoilée, il fallait que nous fussions séparés. Avez-vous compris jusqu’à quel point, ma chérie, mon cœur pour vous contenir s’ouvrait dans le cœur des choses, et que je ne voulais rien laisser d’extérieur au sentiment que vous m’avez inspiré?
Plus je vous parle bas, plus je sens que mes mots ont de force pour traverser la nuit et mes pensées de pente à s’incarner en vous. Autour de l’espace à peine éclairé qui me porte, voyez, mon amour, lentement s’étendre une pesante nuit qui a ses étoiles dans mon cœur. Il faut fermer les yeux, étendre les bras, s’immobiliser dans le calme immense du soir pour retrouver en soi-même le chemin de la douceur entrée avec la nuit dans le songe qui nous rapproche. Il faut comme moi, faire corps avec l’espace pour y tout voir, non plus avec ses yeux, mais avec son propre amour, subtil soudain comme un sens terrestre. Et je sais que c’est des profondeurs des âges que me vient soudain la vérité de la confidence que je vais vous faire:
Si une atmosphère anglaise est vraiment la profondeur mouvante de la nuit où je pense à vous c’est que dans ces horizons de l’adolescence mon amour reconnaît la profondeur de son attente. Je voudrais vous le traduire simplement encore que l’échange de nos sentiments ait la légèreté des baisers. Aux yeux d’un grand, d’un vrai amour, il n’est plus de passé : La vie n’est plus la vie, elle en est la lumière. Par la grâce d’un cher visage, on enfouit dans la douceur de vivre tout ce qui nous a jamais arraché à la pesanteur des instants…
[…]
Tout cela, tout cela pèse précieusement, mon enfant, dans l’amour que je vous donne. Sachez que je vois enfin ma blessure comme le plus grand bienfait de ma vie, que si je ne vous aimais pas, je vous adorerais encore d’avoir su, par les sentiments que vous m’avez témoignés, idéaliser tous les actes de ma vie d’homme, même les plus tristes.
J’aime beaucoup vos lettres. Ne vous inquiétez pas quand des contretemps vous empêcheront d’écrire. Vous êtes près de moi, vous savez, et je n’ai qu’à vous interroger pour être sûr. D’ailleurs vous savez que mon amour pour vous s’accomplit littéralement dans une vision plus parfaite du monde et que cet effet poétique et mystique de ma conversion à la vie s’appuie en moi sur une confiance totale et que vous ne pourriez pas démentir sans jeter bas tout mon édifice de valeurs intellectuelles et morales. Je vais économiser ma santé et travailler sans cesse pour mériter les heures à vivre ensemble. Est-il possible? Quelle joie!
Je vous aime, Germaine, dites-moi que vous le savez, que vous ne voulez que descendre avec moi dans cet amour, en connaître tous ses secrets qui me font battre le cœur.

Joe.