Ou l’Imaginaire aboli

Comment parler aujourd’hui de la beauté, par exemple celle des rites qui « ne dit plus rien au plus grand nombre » écrira Cristina Campo, « dont quelques-uns se souviennent à peine, et qui ne survit que dans de rares lieux inconnus » 1. Ces rites anciens nous parlent de cette « ardente immobilité » 2 qui est « attitude qui correspond au beau » 3. Nous sommes reliés au bien par le beau et par le réel dont « la joie (la joie pure est toujours joie du beau) est le sentiment du réel. » 4

Il ne se manifeste que par le réel. Simone Weil va plus loin en affirmant que « le réel est ce qui s’impose à nous. » 5 La joie serait donc ce « sentiment de la réalité », « qui est à la fois senti et pensée. » 6 Elle n’est pas agrément ni rêverie. Il convient de la « percevoir purement, sans mélange de rêve ». 7 Il apparaît que l’homme est attaché « par des chaînes irréelles » 8, de même par le temps « irréel », ce voile d’irréalité qu’il perpétue par l’imagination. 

Seul existe ce regard et cette attente, qui ne sont plus du domaine du « concevoir et du vouloir », d’où la « contradiction irréductible, amertume irréductible, absence irréductible ». 9

Cette contradiction « nous fait éprouver que nous ne sommes pas tout ». « La contradiction est notre misère, et le sentiment de notre misère est le sentiment de la réalité. Car notre misère, nous ne la fabriquons pas. Elle est vraie. C’est pourquoi il faut la chérir. Tout le reste est imaginaire. » 10 

Simone Weil se tient devant cette impossibilité, l’absurdité même. Pour elle, seule l’Harmonie peut nous réconcilier avec l’impossible : « saisir d’un coup des choses différentes ». 11 C’est là précisément l’attention rendant «  manifeste la contradiction (car au fond de toute pensée, de tout sentiment, de toute volonté il y a contradiction), il y a comme un décollement. En persévérant dans cette voie on parvient au détachement. » 12 D’où la perception que l’on a que « l’existence n’est qu’une ombre de la réalité. La nécessité est une réalité solide. L’impossibilité est une réalité manifeste». 13 Pour « sortir du rêve » dans lequel il n’y est qu’impuissance, il faudrait pouvoir « toucher l’impossibilité ».14

Mais il ne faut pas nous illusionner de ce qu’on appelle la « Nécessité », «  n’est une image, une imitation, de la Réalité (ce qui est). » 15 Il faut s’en tenir à la Réalité, par l’âme, à ce «consentement au bien, non pas à aucun bien saisissable, représentable, non pas à ce que nous nous représentons comme étant le bien, mais contentement inconditionné au bien absolu ».16

Ce contentement est engagement en « un instant de joie » par lequel il y a authenticité. « C’est pourquoi le seul organe de contact avec l’existence est l’acceptation, l’amour. C’est pourquoi beauté et réalité son identiques. C’est pourquoi la joie pure et le sentiment de réalité sont identiques. » 17

Simone Weil se représente l’être humain comme « connaissant, voulant et aimant ». Comme porté par l’impossibilité, « l’impossibilité radicale, clairement perçue, l’absurdité », et c’est la seule « porte vers le surnaturel ». 18 Sans elle, c’est l’imagination qui « travaille continuellement à boucher toutes les fissures par où passerait la grâce. » Ce qui épuise l’homme, c’est cet effort illimité de l’imagination « combleuse de vides ». 19 Cette contradiction n’est pas « pensée sans un effort d’attention. Car sans cet effort on pense un des contraires, ou l’autre, non pas les deux ensemble, et non pas surtout les deux ensemble, et non pas les deux ensemble en tant que contradictoires. D’autre part la contradiction est ce dont notre pensée essaie de se débarrasser et ne peut pas se débarrasser. C’est donné du dehors. C’est réel. » 20

Notre vie ne serait réelle, et c’est le « chaînon manquant », que réelle « aux trois quarts » et « composé d’imagination et de fiction ». 21 Il faudrait « transformer réellement en soi-même l’imagination. » 22 Concevoir, serait concevoir « clairement » le bien en tant que possibilité et ainsi l’accomplir. « Telle est la grâce accordée à l’homme. » 23 Le choix n’est qu’illusoire et du domaine de l’inconscient enfermé dans l’illusion. Il n’y a qu’en s’élevant « au-dessus de l’illusion » jusqu’à la nécessité qu’il y a « attention », véritablement « imposée par la situation elle-même clairement aperçue. Le seul choix est celui de monter. » 24 Discernons alors l’existence réelle de l’irréalité qui voile et ainsi lui « accorder » son existence en maintenant « l’imagination vide » 25 des toutes les pensée imaginaires.

Simone Weil recherche avec toute l’intensité de son âme la « qualité du réel » et qu’on ne produit pas avec l’effort, mais qui procède d’un « déclic » ou d’une « transformation de cet imaginaire de second ordre en imaginaire de premier ordre. » 26 « Transformé à force d’intensité en imaginaire de premier ordre » 27. « La condition est que l’attention soit un regard et non un attachement. L’attachement est fabricateur d’illusion, et quiconque veut le réel doit être détaché. » 28 « Il faut à cet effet transformer réellement en soi-même l’imagination. Comment y parvient-on?
 L’imagination est quelque chose de réel. En un sens la principale réalité. Mais en tant qu’imagination. » 29



Le monde aussi a sa réalité. Il convient de croire « à la réalité du monde extérieur et l’aimer ». Cela n’est qu’une « seule et même chose ». « En fin de compte, l’organe de la croyance est l’amour du surnaturel, même à l’égard des choses d’ici-bas ». 30 Or, la réalité est détruite par le « je » qui « détruit de la réalité » et ainsi « ôte de la réalité au monde ». 31 « La réalité a en un sens besoin de notre adhésion. Par là nous sommes créateurs du monde. » 32

Voici donc, le seul organe de la croyance est « l’amour du surnaturel, même à l’égard des choses d’ici-bas. » 33 La caverne serait pour ceux qui « ferment les yeux et imaginent le voyage », contrairement à « ceux qui le font ». Cependant, seule l’attention, « cette attention si pleine » qui fait disparaître le « je » est requise de nous. Il faut priver le « je » de la totalité de l’attention, qui est humilité. 34

Simone Weil rappelle qu’il est dans « l’ordre du monde, à cet instant, que nous soyons tels. Isoler ainsi un instant implique le pardon. Mais cet isolement est détachement. Tous les problèmes se ramènent au temps. » 35 Il importe de s’arrêter pour « créer du vide en soi». Toutefois, la grâce ne peut « entrer que là où il y a un vide pour la recevoir, et c’est elle aussi qui fait ce vide ». 36 Aussi, cette angoisse que l’on éprouve de ne pas pouvoir imaginer l’équilibre. « La recherche de l’équilibre est mauvaise parce qu’imaginaire. » 37

Parce que « son imagination fonctionne de manière à combler les vides et réparer les déséquilibres, et il agit en fonction de ce qu’il imagine. » De même, « nous n’avons pas à nous amener à l’humilité », puisque « l’humilité est en nous ». De sorte que « l’humilité n’est pas autre chose que l’attention ». 38 « D’une manière générale, l’humilité est amour sans retour sur soi. » Dans l’acte de s’incarner, car il est « désincarné par l’imagination », l’homme peut par la « résistance à vaincre », « se porter vers le beau » 39, malgré qu’il soit vulnérable, puisque « la vulnérabilité est une marque d’existence ». 40

L’humilité a pour objet d’abolir l’imaginaire dans le progrès spirituel.

  1. Christina Campo, Les Impardonnables, p. 209-10. Élisabeth Bart, Les Incandescentes, p. 223.
  2. Élisabeth Bart, Les Incandescentes, p. 21.
  3. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 413
  4. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 329
  5. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 398
  6. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 192
  7. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 399
  8. Simone Weil, Cahiers, T. 1, p. 114
  9. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 413
  10. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 407
  11. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 405
  12. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 406
  13. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 406
  14. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 406
  15. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 405
  16. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 396
  17. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 257
  18. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 409
  19. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 13
  20. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 370
  21. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 323
  22. Simone Weil, Cahiers, T. 1, p. 196
  23. Simone Weil, Cahiers, T. 1, p. 196
  24. Simone Weil, Cahiers, T. 1, p. 93
  25. Simone Weil, Cahiers, T. 1, p. 87
  26. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 283
  27. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 283
  28. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 292
  29. Simone Weil, Cahiers, T. 1, p. 196
  30. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 243
  31. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 324
  32. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 234
  33. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 243
  34. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 59
  35. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 115
  36. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 88
  37. Simone Weil, Cahiers, T. 1, p. 219
  38. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 205
  39. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 324
  40. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 338
  41. Simone Weil, Cahiers, T. 2, p. 275